Célébrité par accident ou immortalité par hasard, d’une manière comme d’une autre, l’infirmière Edith Shain ne pourra jamais reprendre ce baiser spontané échangé dans Time Square le jour de la victoire sur le Japon. Cet instant particulier avait été capturé par l’objectif d’un des photographes du magazine Life et l’identité des deux protagonistes, le marin et l’infirmière, est demeurée un mystère pendant des années. Ce baiser est devenu l’un des symboles les plus reconnus représentant la fin de la Deuxième Guerre mondiale. Vers la fin des années 70, Edith Shain a finalement révélé être l’infirmière de la photo, cependant on n’a jamais découvert l’identité du jeune marin. Depuis lors, Mme Shain avait assisté à de nombreuses cérémonies du souvenir à travers tout le pays, et avait participé à un grand nombre de célébrations du jour de la victoire sur le Japon. Elle a été institutrice de maternelle pendant trente ans, et elle a beaucoup travaillé à préserver les histoires de la Deuxième Guerre mondiale pour les jeunes générations. Edith Shain est décédée le dimanche 20 juin 2010, à l’âge de 91 ans. Même si elle va nous manquer, la passion de sa vie et son dévouement pour les anciens combattants de la Deuxième Guerre mondiale ne cesseront jamais de grandir. Sa photo restera un symbole de joie et de paix – l’étreinte de deux personnes complètement étrangères l’une à l’autre, symbole d’un monde réunifié.
Comme je travaille au bureau des communications du Projet Mémoire, j’ai moins de contacts avec les anciens combattants que nos intervieweurs. Mon travail consiste surtout à promouvoir auprès des médias le projet lui-même et les rencontres où nous réalisons les entrevues. Nous faisons aussi valoir nos ressources lors des dates historiques de la Deuxième Guerre mondiale. Le 6 juin dernier, par exemple, le Toronto Sun a publié sur le Jour J un reportage commémoratif de deux pages qui faisait appel à nos archives en ligne et à certains témoignages plus personnels de nos anciens combattants. Le Projet Mémoire repose selon moi sur un double objectif. Le premier vise bien sûr à constituer un vaste document sur la participation du Canada à la Deuxième Guerre mondiale du point de vue des anciens combattants. Moins évident, le second a pour but de sensibiliser la population aux faits marquants du conflit, sans condamner ni glorifier ces faits. Le reportage du Toronto Sun illustre parfaitement cet objectif. En vérité, sensibiliser les gens aux temps forts de cette sombre période va de pair avec l’enrichissement de nos archives numériques. En faisant connaître les épisodes marquants et les batailles de la Deuxième Guerre mondiale, nous souhaitons ainsi que les gens comprennent mieux notre histoire et en viennent à pleinement apprécier la liberté dont nous jouissons. Jusqu’ici, les médias ont surtout mis l’accent sur nos archives en ligne. Mais j’espère sincèrement que cet autre objectif ne passe pas inaperçu et qu’on lui accordera toute l’importance qu’il mérite.
M. Johnson Combattre l’ennemi du haut des cieux aux commandes d’un avion peut donner la frousse, mais il est tout aussi affolant decourir au sol à toutes jambes pour sauver sa vie. Robert Gordon Johnson, pilote de chasse accompli de la Royal Air Force (RAF), a confié au Projet Mémoire : Histoires de la Deuxième Guerre mondiale un récit où se mêlent camaraderie et reconnaissance, et une palpitante description de l’âpre bataille qu’il a livrée au-dessus de la Birmanie contre de avions japonais Zero. Mais plus mémorable encore, il y a ces 23 nuits passées seul dans la jungle, pourchassé par l’armée japonaise. À 92 ans, M. Johnsonse souvient comme si c’était hier de ce jour où il a atterri en catastrophe dans une jungle birmane envahie de soldats japonais. Pour éviter d’être aussitôt capturé, il s’est précipité hors de son avion pour trouver à toute vitesse à se cacher dans une crevasse entourée de buissons. Après avoir semé ses poursuivants, il s’est lancé à la recherche d’une base alliée en vue de rejoindre son escadron, pour se retrouverau cœur d’une bataille où il a été pris pour cible par des soldats indiens qui l’avaient confondu avec un soldat ennemi ! Après trois jours de marche, guidé par des habitants de la région, il a finalement atteint les lignes alliées. Réalisée par le professeurAndrew Theobald, directeur de la Recherche et des Collections du Projet Mémoire, cette entrevue constitue à ses yeux le meilleur témoignage que nous ayons recueilli. Il faut dire que M. Johnson a livré son récit avec une telle passion qu’elle a duré plus d’une heure. Revenons justement sur deux dimensions de son récit. D’une part, on dirait presque un conte pour enfants : un jeune homme qui adore piloter des avions se retrouve soudain en grande difficulté, puis il parvient à se tirer sain et sauf d’une situation périlleuse. D’autre part, les inflexions de la voix de M. Johnson révèlent la tragique réalité de ce qu’il a vécu. D’un ton à la fois calme et vibrant, il décrit chaque obstacle qu’il a dû surmonter pour réintégrer son unité. Mais comme lui-même le précise, ce genre defin heureuse était loin d’être la règle. Notre ancien combattant a eu de la chance, il a été courageux et intelligent. Qui pourrait seulement s’imaginerégaré en pleine jungle, avec presque rien à boire ou à manger, pourchassé à moins de 200 mètres par d’impitoyables ennemis ? Le plus incroyable, c’est qu’on peut survivre à d’aussi grands périls pour ensuite les relativiser en les mettant au compte de la guerre. Comme l’a fait M. Johnson, qui dit avoir tiré sans état d’âme sur les Japonais car ils traitaient avec une insoutenable cruauté les soldats alliés, dont beaucoup sont morts sous la torture. Non, tout ne finissait pas toujours aussi bien… De retour de cette cavale de 23 jours où il avait frôlé la mort, M. Johnson a été envoyé par son unité dans tous les escadrons pour leur apprendre à survivre dans la jungle. Jusqu’à la fin de la guerre, il a ensuite formé des soldats aux techniques d’évasion et de camouflage. Beaucoup auraient définitivement quitté l’armée après avoir vécu pareille épreuve. Fier d’avoir survécu pour servir son pays, M. Johnson a choisi de rester dans la force aérienne jusqu’en 1949.
A l'ère de l'Internet et des nouveaux moyens de communication, je reste toujours étonnée de la grande importance qu'avait la correspondance écrite pendant la Seconde Guerre mondiale. Les lettres, cartes de vœux, télégrammes, permettaient aux soldats comme à leurs familles de rester en contact et de survivre moralement à la guerre. Ces lettres apportaient des informations des deux côtés et on peut tenter d’imaginer l’impatience que devait ressentir les militaires ou leurs familles au moment de la distribution du courrier. La plupart des familles recevaient aussi un portrait "officiel" de leur fils, fille, frère, sœur, conjoint ou conjointe partit rejoindre les forces militaires. Le courrier restait très neutre, avec interdiction de dévoiler des noms de lieux ou des opérations. Ces écrits sont maintenant des témoins matériels essentiels qui aident à saisir cette époque. Télégramme reçu après que le frère de Catherine Anderson soit rentré à la maison après avoir été gravement blessé, octobre 1944.